Hommage à l’adjudant-chef Suzanne GAMBY

Hommage à l’adjudant-chef Suzanne GAMBY, rendu lors de ses obsèques au Fréney d’Oisans le 30 novembre 2013 par Jean-René Bachelet

Jean-René Bachelet : Enfant de troupe à l’Ecole Militaire Préparatoire d’Autun (1954-1962), Général d’armée (2e Section).

Pour ce dernier adieu à l’adjudant-chef Suzanne Gamby qui, trente ans durant, de 1947 à 1977, fut l’infirmière de ce qui était en ce temps-là l’Ecole Militaire Préparatoire d’Autun, il me revient de prendre la parole au nom des milliers d’enfants de troupe d’alors qui vouent à « la Miss »- puisque c’est ainsi que nous l’appelions, respectueusement, affectueusement,- une indéfectible fidélité.

Chère Miss, c’est à vous que je veux m’adresser maintenant. Vous nous quittez dans votre grand âge, vous qui paraissiez indestructible.
Voici plus d’un demi-siècle, vous étiez notre infirmière.
Vous aviez rejoint l’Ecole dans l’éclat de votre jeunesse dès après la guerre, lorsque l’établissement s’était reconstitué après que nombre de ses élèves aient écrit une page de légende au sein du « maquis des enfants de troupe », dans l’Ain.
Au long de trois décennies, vous alliez régner sur l’infirmerie, dont le pavillon à deux étages était bien individualisé, à proximité et en arrière des majestueux bâtiments historiques.
En ce havre de paix, si le médecin-chef –on disait alors « le major »- était Dieu le père, vous étiez la reine.

Il se dégageait de vous, d’emblée, une autorité ferme qui ne se discutait pas.
Mais vous faisiez la démonstration que pour exercer une telle autorité, indispensable à l’heure de la cohue des vaccinations périodiques ou des afflux de candidats à la consultation du matin, il n’était nécessaire, ni de hausser la voix, ni d’arborer une mine renfrognée.
Vous n’aviez pas non plus à être autre que l’image que vous présentiez de prime abord : celle d’une jeune femme, sinon frêle, du moins mince et de taille moyenne, à l’élégance discrète dans sa blouse blanche.
Dans un visage dont la sévérité se corrigeait volontiers d’un sourire, votre regard direct en imposait. Mais il disait aussi votre bienveillance, en tous cas à l’égard de ceux –c’était le cas de la plupart- qui ne vous avaient pas manqué de quelque façon par un comportement grossier ou déloyal.
De fait, dans cet univers exclusivement masculin, vous étiez la Femme.
Vous étiez la grande sœur, un peu aussi la mère, et, au fur et à mesure que les élèves gagnaient en âge, plus encore.
Non pas que vous cultiviez quelque ambigüité que ce soit.
Non, mais pour ces garçons dont l’imagination, au-delà parfois de comportements de soudards avant l’heure, se nourrissait de rêves de princesse lointaine- le saviez-vous ?- vous donniez réalité à l’éternel féminin dans ce qu’il a de meilleur.

Pour nombre d’entre nous, au fil des années, grâce à vous, l’infirmerie pouvait être un refuge.
Il arrivait un moment de lassitude de la vie collective, qui pouvait opportunément se conjuguer avec une bronchite de ce fait bienvenue.
Dans les années tumultueuses, de Première, de Terminales et de Corniche, - j’évoque-là la fin des années 50 et le début des années 60-, celui qui pouvait se trouver sous l’empire d’un vague à l’âme devenu insupportable, était sûr de trouver bon accueil à la consultation du matin. Vous décidiez volontiers son admission.
Il rejoignait alors la salle de six à huit lits dans une pièce carrée où la lumière entrait à flots par de grandes baies vitrées par lesquelles le regard embrassait les pentes du hameau de Couhard, couronnées de la « Pierre » éponyme, cette mystérieuse pyramide héritée du conquérant romain, et de la forêt de Planoise aux futaies multiséculaires.
Souvent, se retrouvaient là quelques habitués, de toutes classes.
A la faveur des discussions, des lectures, de moments d’écriture et, last but not least, des soins que vous prodiguiez et des apartés avec vous, aussi anodins que suaves au cœur du naufragé du moment, celui-ci restaurait sa sérénité.
En Corniche, grâce au régime très libéral dont bénéficiaient les candidats à Saint-Cyr et qui les exemptait de « l’appel » du soir, il n’était pas rare que se retrouvent, à l’étage de l’infirmerie où vous aviez votre chambre, quelques élèves pour une partie de bridge ; vous en étiez une passionnée.
Autour d’une bouteille de whisky –c’est alors que la plupart avaient goûté pour la première fois à ce breuvage jusque-là exotique- s’épaississait la fumée des cigarettes et des pipes.
A me remémorer ces moments de grâce, me revient l’odeur parfumée de l’Amsterdamer ; ce tabac pour pipe exhalait pour nous des senteurs qui rejoignaient dans notre imaginaire la myrrhe et l’encens, le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome des récits bibliques…
Au mythe de la Femme, devait ainsi se superposer, pour tous ces romantiques qui s’ignoraient, l’image non moins mythique, et pourtant bien réelle, de la Miss, la vôtre.

Depuis lors, jamais vous ne manquiez nos rendez-vous périodiques où se retrouvent depuis plus de trente ans quelques dizaines d’élèves des années 50/60.
Vous étiez un pilier de la section autunoise des anciens enfants de troupe.
Voici 10 ans, le 8 mai 2003, devant l’Ecole tout entière rassemblée, j’avais eu l’honneur, j’avais eu le bonheur, de vous remettre la croix de chevalier de l’Ordre National du Mérite.
Votre bonheur à vous, je crois, était de recevoir cette haute distinction des mains de l’un de vos enfants devenu inspecteur général des armées, en présence de nombre d’autres de vos enfants qui ne le cédaient en rien quant à ce qui fait toujours la fierté d’une mère : la vie accomplie de ses enfants.

Ces enfants, les voici à nouveau à vos côtés, en présence du drapeau de notre chère Ecole, accompagné de représentants des cadres du Lycée Militaire d’aujourd’hui, en ce moment où il faut vous dire adieu.
Mais, plus que la tristesse qui nous étreint, chère Miss, ce que je veux vous exprimer, au nom des milliers d’élèves dont vous avez accompagné la métamorphose jusqu’au sortir de la chrysalide trente années durant, c’est notre respect, notre reconnaissance, notre affection, notre fidélité, à jamais.

Vous qui aviez la foi du charbonnier, sans ostentation, rejoignez ainsi nombre de ceux qui, comme vous, ont pu faire de l’école militaire préparatoire d’Autun, au bénéfice de ses « enfants de troupe » et au tournant des années 50/60 du précédent siècle, un établissement d’éducation à nul autre pareil.
Comment, en cet instant, ne pas penser au Père Milot, notre aumônier de la décennie 1954-1964, ce jardinier de nos âmes, qui fut aussi votre confident ?
Oui, à l’heure du grand passage, en notre nom à tous, le Père Milot vous accueille, paternellement, fraternellement, comme vous nous avez accueillis si longtemps, si souvent, voici plus d’un demi-siècle.
Lui font cortège tous nos anciens et camarades qui nous ont précédés dans une vie meilleure, ceux, les plus anciens, qui sont tombés dans les rizières d’Indochine, ceux qui ont laissé la vie dans les djebels, ceux qui ont été trop tôt emportés par la maladie.
Quant à nous, la Miss, nous ne vous oublierons pas.
Nous vous aimons.

Puisse notre témoignage vous être, à vous sa sœur aînée aujourd’hui plus que centenaire, à vous ses nièces et neveux bien-aimés, un réconfort.